In dS Weekblad van 16 februari kijken drie Franstalige pennen naar Vlaanderen. Wie hun teksten liever leest in de taal van Molière, vindt hier de oorspronkelijke teksten, zoals ze ook verschijnen in Le Soir.

Lees de originele teksten van


 

Thomas Gunzig - Intellectueel niet in staat

Thomas Gunzig is romancier en scenarist. Met Jaco Van Dormael schreef hij het script voor de film Le Tout Nouveau Testament.

C'était il y a quelques années, c'était un de ces jours autour du quinze aout où la Belgique, vidée de ses habitants, à la même densité de population que la Tanzanie. C'était un jour chaud, sec, presque inflammable et je devais rejoindre mes enfants qui étaient partis quelques jours à Saint Idesbald avec leur maman. A l'époque (c'est un détail important pour la suite) je roulais dans une Toyota Corolla âgée de vingt deux ans et affichant plus de trois cent cinquante milles kilomètres au compteur. J'étais assez fière d'avoir tenu si longtemps avec la même voiture et je me moquais d'ailleurs régulièrement de mes amis se pavanant dans des voitures flambant neuves dont ils devaient payer chaque mois le crédit.

Ce jour là, je m'étais mit en route avec à côté de moi, ma fille ainée qui devait alors avoir dans les onze ou douze ans. Une petite fille adorable avec des cheveux qui ondulaient comme du lierre autour de son visage et avec des yeux d'un bleu complètement surnaturel. J'avais quitté Bruxelles et j'avais prit l'autoroute que tous le monde appel "l'autoroute de la mer". Une route que tous le monde aime bien parce qu'elle est synonyme de vacances et qu'elle est en bien meilleur état que les routes wallonne qui semblent conçues, comme tous le monde le sait, pour tuer un maximum d'automobilistes. Si un étranger me lit, il doit comprendre quelque chose de très important sur la géographie de la Belgique : la mer du Nord est en Flandre et si vous voulez allez à la mer en venant de Bruxelles ou de Wallonie, vous devez traverser la Flandre.

Même si je n'y vais pas souvent, j'ai toujours aimé la Flandre. Et quand je dis ça, ce n'est pas une de ces figures de style purement gratuite. Je dis ça sans la moindre ironie ! J'aime vraiment beaucoup la Flandre ! Mon gout pour la Flandre à deux origines. D'abord, premièrement, génétiquement mon corps et mon esprit ont été conçu pour préférer le Nord au Sud. Ma mère vient des Pays-Bas et mon père est un mélange bizarre de Tchèque et de Polonais. Je n'ai jamais aimé l'exubérance, la nonchalance, le je-m'en-foutisme des pays du Sud. J'ai toujours préféré les personnalités réservées, voire austère, le vent, le gout du sel, la cuisine à base de choux, de pomme de terre et de poisson fumé. Comme les gens du Nord, je suis sensible à une certaine idée de l'ordre et, dans tous les aspects de la vie, j'ai le gout des choses bien organisées. Deuxièmement, j'ai toujours nourris une puissante attirance sexuelle pour les flamandes. je ne sais d'ailleurs pas vraiment d'où ça me vient mais je suis capable de tomber éperdument amoureux d'une fille juste parce qu'elle a ce magnifique accent flamand qui lui fait dire certains mot d'une voix grave, avec des "R" et des "G" venu fond de la gorge en s'accompagnant d'un peu trop de salive sur les côté de la langue. je suis convaincus qu'une flamande, plus que tout autre être humain, est si solide qu'elle pourrait résister à une catastrophe nucléaire, que ça ne lui ferait ni chaud ni froid, qu'elle continuerait sans sourciller à faire la comptabilité hebdomadaire de sa famille, à passer de la cire sur la carrosserie de sa voiture où a tailler ses buis en forme de cubes parfaits.

Après trois quart d'heure de route, quelque chose s'était allumé sur la tableau de bord de la voiture et son vieux moteur japonais avait commencé à faire des bruits bizarres. Il était évident que je devais m'arrêter pour essayer de faire le point. J'avais donc prit la première sortie et, après quelques minutes, la voiture vaincue par les années et la chaleur s'était arrêtée au milieu d'un petit village cent pour cent flamands.

Il y a quelques années, Yves Leterme, un premier ministre flamand avait parlé, avec ironie et agacement, de ces francophones qui n'étaient "pas en état intellectuel" d'apprendre le néerlandais. A l'époque, ces paroles avaient fait scandales. Je ne parlerai pas pour les autres francophones, mais dans mon cas, il se fait que c'est parfaitement exacte : je ne suis pas en état intellectuel d'apprendre le néerlandais. Ni le néerlandais ni l'anglais ni l'espagnol ni n'importe quel autre langue que le français, ma langue maternelle. J'ai de réels problèmes intellectuels : j'avais à peine cinq ans quand des psychologues m'ont jugés inaptes à suivre un enseignement traditionnel et je fus alors orienté vers "l'enseignement spécial". Là, avec mes camarades moins doués, comme il était déjà très compliqué de nous apprendre à lire ou calculer, nous n'avions pas de cours de néerlandais. Plus tard, en secondaire, j'ai bien eu des cours de néerlandais, mais j'avais trop de lacunes, trop de difficultés pour combler mon retard. Je passais des heures à essayer d'apprendre la logique de la grammaire ou les "temps primitifs". J'essayais de mémoriser d'interminable liste de vocabulaire ou des morceaux de dialogue : "dag wim ! dag mevrow, is Jan thuis ? Ja, Jan is thuis !". A cause de ces difficultés, j'ai eu des cours particulier, des examens de passages, on me faisais regarder des dessins animés en néerlandais (avec ou sans sous-titres), je passais des semaines de vacances à Kortrijk enfermé dans des stages de langue "en immersion" lors desquels l'usage du français était interdit. Ca n'a jamais rien changé, malgré mes efforts, malgré tous ces sacrifices, rien ne fonctionnait et en six année d'étude je n'ai pas réussi la moindre interrogation de néerlandais. Et aujourd'hui, hormis quelques bribes : je ne parles pas le néerlandais. Un jour, lors d'une lecture au Théâtre National qui rassemblait des auteures francophone et néerlandophone, je parlais (en français) à des auteurs flamands de ma méconnaissance de leur langue. Un auteur flamand (je tairai son nom) s'était énervé et avait dit (en quittant la table où nous nous trouvions) : "C'est un manque de curiosité !". J'ai eu honte, évidemment. Comme j'ai eu honte, toutes les fois où j'ai été amené à travailler avec des néerlandophones qui parlaient bien mieux ma langue que je ne parlais la leur. J'aurais tant aimer parler Néerlandais. J'aurais tant aimé pouvoir donner des interview à la VRT, y citer des poètes Flamands, y faire des mots d'esprit. Ce n'est pas le cas : tout ce que j'ai en magasin c'est mon "Dag Wim, dag mevrow".

En Belgique, tous le monde le sait, la cohabitation entre les deux communautés, surtout à cause de l'instrumentalisation politique qui en est faite, n'est pas facile. Le mépris est entretenu, la haine est attisée, de vieilles humiliations sont cultivée avec soins au point qu'aujourd'hui, dans certains coins de flandre, vous risquez d'être mal accueilli si vous y parlez le français.

Ma voiture était en panne avec deux roues sur le trottoir immaculé d'une rue de ce petit village de Flandre. C'était Typiquement le genre de petit village où j'aurais aimé vivre : des villas si propre qu'on aurait dit des cliniques de soins esthétique, du gazon coupé à 7,5 centimètres et désherbé au roundup, un calme de cabinet de notaire. Ma voiture vielle, sale, fumante était arrêté juste devant l'entrée d'une allée donnant sur un garage.

Et c'est ici que j'en arrive au moment que je n'ai jamais oublié !

Soudain, à quelques centaines de mètres de l'autoroute de la Mer, dans mon pays, en plein mois d'aout ensoleillé, avec ma fille si jolie et si sage à côté de moi, j'ai eu peur.

Vraiment peur.

C'était une peur aussi irrationnelle et profonde que celle que l'on connaît quand on marche seul, la nuit, dans la forêt. On a beau se dire que les loups n'existent plus, que les créatures monstrueuses qui dévorent les promeneurs sont des formations de l'imaginaire, ça ne change rien, la peur est là malgré tout.

J'ai eu peur que l'on me fasse une remarque en néerlandais et que je ne sache répondre qu'en français, j'ai eu peur qu'on appel la police flamande, qu'on m'emmène, qu'on m'enferme à double tour dans un cachot minuscule, que je sois frappé, que ma fille soit donnée à un couple de flamand stérile et qu'elle soit élevée comme une petite flamande dans ce village tout propre et qu'elle finisse par m'oublier.

Un homme s'était approché. J'avais dit : "Dag". Il avait comprit que j'étais francophone. Il avait dit : "ouvre un peu le capot". J'avais obéit. Il avait regardé en disant quelque chose comme : "olanondedjeugoedverdomme", il avait touché un truc, il m'avait dit : "essaye de démarrer". J'avais essayé. Ça avait marché.

Quand j'étais partis, il m'avait dit : "allez bonne vacances".

Bon sang, ce que j’aime la Flandre.

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Koli Jean Bofane - Tango ya ba Flama

Koli Jean Bofane is al vier romans ver. Congolese wiskunde was de eerste die in het Nederlands verscheen.

Si l'on demande à des auteurs Belges francophones d'écrire un texte évoquant la Flandre, j'imagine que ce doit être une sorte de défi destiné à résoudre des questionnements encore tapis dans l'ombre, quant à la représentation de l'entité politique dans l'imaginaire de ceux s'exprimant en français dans le pays. Pour ma part, contrairement à mes collègues chargés de faire face à cette gageure, l'exercice s'avère plus facile, car j'ai connu avant l'indépendance du Congo en 1960, « Tango ya ba Flama' » ou « Le temps des Flamands ». J'étais déjà dans le sujet. Le mot « colonisation » n'existe pas au Congo et aucun de ses ressortissants n'a jamais eu le courage de créer un mot aussi abominable. Alors pour couper court, on a qualifié cette époque de, « Temps des Flamands ». C'était pas une époque facile. Et pour les Flamands, et pour les Congolais. Car, les premiers étaient en contact permanent avec les colonisés. C'était eux qui devaient se les farcir à longueur de journées. Le seul mot flamand resté dans l'inconscient collectif de ceux, nés ces années là, était, « Godverdome ! », assené, à bout de nerf, du matin au soir. On voyait bien qu'ils n'aimaient pas ce boulot de proximité. C'était leur lot, nous semblait-il, car les Flamands – on s'est toujours demandé pourquoi, d'ailleurs – n'étaient pas vraiment en haut de la pyramide alimentaire des Blancs, ils étaient les contre-maîtres, les sergents, des cadres très moyens, en réalité. Ce n'étaient pas vraiment des boss. Les grands patrons parlaient français pour la plupart du temps. Le type qui vous gueulait dessus n'avait pas le droit de parler sa langue mais le faisait, avec les siens, quand il devait dissimuler ses paroles aux Congolais présents.

Pour un écrivain venu tout droit de sa région de la Tshuapa, en république démocratique du Congo, cette histoire de langue étonne un peu. Dans mon pays d'origine, nous en possédons des centaines et toutes différentes les unes des autres. Pour supprimer toute incompréhension, des langues véhiculaires ont été instaurées ; le lingala au nord et à l'ouest, le swahili au sud et à l'est. Le lingala, néanmoins, se parle partout, c'est la langue de l'armée et il vaut mieux toujours comprendre ce qu'un militaire pourrait vous dire, ils peuvent être très dangereux, au Congo. En habitant Bruxelles, je m'efforce toujours de parler néerlandais, sitôt la frontière linguistique franchie.

Tout petit, les dimanches, régulièrement, la famille au complet, papa, maman, mon frère, ma sœur et moi, nous allions visiter à travers le pays, tout ce qui était à visiter, à savoir : musées, châteaux, demeures, sites touristiques et historiques ; du Zwin au château de Bouillon, en passant par Breendonk et le Musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Mais si on voulait voir Memling, Rubens ou l'Agneau mystique, il fallait nécessairement passer par Gent, Brugge ou Antwerpen pour aller voir une main qu'on jette. C'est vrai, le pays nous semblait plat mais en poussant jusqu à son extrême nord, en se laissant envahir par la lumière, à un moment, on arrive à assimiler la grâce qui enveloppait les paysage d'un Peter Brueghel.

Je possède un autre atout par rapport à mes collègues écrivains, je suis Belge tout court. Ni Wallon, ni Flamand, je suis l'écrivain belge par excellence, le plus pur, sans aucune nuances. Des mauvaises langues prétendront que je navigue entre deux eaux, je leur répondrai : « Parfaitement ! » Tant que je ne trahis personne. Là-bas, en Flandre, en faisant abstraction de ma francophonie et en m'exprimant dans la langue de Théo Francken, j'échappai à la peine de mort (vu le visage du policier s'approchant pour me verbaliser), en parlant simplement flamand ; j'étais à Mechelen. « Het spijt me ! « Je suis désolé », plaidai-je, « Ik zou het, niet gedaan hebben », « Je n'aurais pas dû », «Meneer, ik moet om precies vijf uur aan het werk zijn, anders word, ik onslagen ! » « Monsieur, si je ne suis pas au travail à cinq heures précises, je suis viré ! » Conclu-je. Devant ces capacités étonnantes de la part d'un type qui venait de débouler de la rampe de l'autoroute, en direct de Bruxelles, et traverser le terre-plein central, arrachant le gazon pour faire un demi-tour, devant mon application, la fureur du policier retomba d'un coup et le PV qui s'annonçait exorbitant se métamorphosa en simples menaces. Il fini par me chasser comme un malpropre, désarmé de tant de notions de citoyenneté de la part d'un incivique en cours de repentance.

Une autre fois, juste en face de ce monument à Dixmude, où des gens annuellement accomplissent des saluts nazis, ma camionnette de livraison s'était ensablée jusqu'aux essieux. « Ik heb een probleem, damen en heren », dis-je, comme on lance une bouteille à la mer. Aussitôt, une douzaine de passants s'agglutinèrent autour de mon véhicule et les portables collés à l'oreille, ils se mirent à appeler leur dépanneur personnel. « Ja, hij heeft een probleem », dirent-ils. En deux mouvements, la dépanneuse me sortit de l'ornière. Au vu de la facture dérisoire de l'opération, je m'étonnai auprès du garagiste. Il me pointa un de mes sauveurs, me confiant : « Hij vertelde me dat voor een vriend is ». Tout ça parce que j'avais tout dit dans la langue de Vondel. Quels Liégeois ou Liégeoise auraient fait cela ? Et même s'ils l'avaient fait, ç’aurait été avec des atermoiements, des réflexions sur l'identité régionale, des remises en question ridicules. Pas moi ! Je n'avais pas le type sous-brachycéphale brun d'origine celtique des Wallons. Que ce soit, le policier fâché, les passants de type sous-dolichocéphale blonds d'origine germanique qui m'étaient venus en aide, aucun ne pouvaient se tromper, ils voyaient bien que je n'étais pas un congénère, que je venais au moins de la lointaine Afrique. Malgré ce paradoxe, grâce à la langue, je devenais « un ami », un frère, en quelque sorte. Juste, parce que, je m'étais exprimé dans l'idiome de leur maman. L'incident, automatiquement créa une équation dans l'esprit de ceux présents et qui allaient aller aux urnes, à un moment ou à un autre. L'opération mathématique posait la question : « Si ce type venu d'on ne sait où, est capable de baragouiner notre vocable avec enthousiasme, pourquoi, ces francophones ne s'en donnent-ils pas la peine ? Alors qu'ils mangent notre pain ! L'équation était fâcheuse en termes de cohésion nationale. La Belgique est un pays de compromis, dit-on. Il y existe, sur toutes sortes de sujets, même là où il ne devrait pas y en avoir. En ce qui concerne les langues nationales, il y a comme un déficit. Il faudrait des immersions dans les écoles, comme nous l'avions fait, enfants, à travers l'émotion que procure la vue des arbres s'inclinant et indiquant par leur position que la mer du Nord était proche, ou, en flânant près des quais de Zeebrugge, le nez au vent, observer le balais d'oiseaux ressemblant à des goélands, ou encore, en s'offrant la contemplation de toiles, dont certaines semblaient baignées dans le clair-obscur depuis l'éternité.

Notre titre de travail, « Retour en Flandre », n'est pas qu'un titre un peu fourre-tout, vaguement évocateur, c'est une réalité implacable lorsque l'on débarque par avion, venant de Kinshasa, comme moi en juin 1993. L'aéroport est situé à Zaventem, c'est à dire, en territoire néerlandophone dans le sens le plus strict, d'après le gendarme chargé d'exiger mon passeport. Par courtoisie, il aurait pu parler français mais croyant me mettre en difficulté, le regard sévère, il articula : « Waarom komt u in België, meneer ? ». Sans ciller, je répondit :« Ik kom in België voor mijn familie te bezoeken. Maar ik spreek niet zo goed vlaams, kan we frans, spreken, alsjeblieft ?». « Bienvenu en Belgique, Monsieur ! » rétorqua-t-il, la main figée de respect, exécutant le salut réglementaire. L'air martial avait fait place à un sourire de soulagement. Les autres passagers et leurs passeports furent auscultés minutieusement comme il est de coutume lorsqu'il s'agit d'un vol venu du Congo.

Qu'on le veuille ou non, je suis l'écrivain Belge, d'origine et de rationalité congolaise, des qualifications utiles parce que, justement, cela permet de naviguer entre deux eaux. Là où les lois de la gravitation universelle diffèrent – même la science reconnaît cela. Donc, mettant à profit cet état de fait, je peux facilement proclamer ; nous autres, les Mongos, natifs de la forêt équatoriale, considérons le verbe comme élément essentiel de notre cosmogonie. On pourrait même dire qu'il est sacré. Sans le verbe, le Mongo ne va nulle part. Sans cet attribut majeur, il n'est pas lui dans sa globalité. En arrivant avec mes bagages, à ce tournant, juste après la pancarte « Rien à déclarer », la réflexion que je me fit, fut que les Mongos, une fois de plus, avaient raison. Conquérir la Belgique, ce n'était pas plus compliqué que cela ; il suffisait d'user du verbe en parlant flamand et l'affaire était pliée.

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Myriam Leroy - Suikerbieten en oude mensen

Myriam Leroy bedrijft journalistiek, satire, literatuur en theater. Ze is ook aanwezig op radio en tv.

On ne m'a pas dit que Gand était plus belle que Paris. On n'a pas cru utile de m'informer du sex-appeal des musiciens flamands. On n'a pas insisté sur l'avant-garde artistique qui se jouait au Nord du pays. Sur la gastronomie. Sur les canaux et ces bâtiments fantasmagoriques qui les bordaient. Sur la mode, le raffinement. On ne m'a pas incitée à écouter StuBru. On n'a jamais mentionné qu'à peu près tout ce qui avait de l'allure, du chien, de la classe dans ce pays, on le devait aux Flamands. On n'a rien fait de tout ça. On m'a juste affirmé que le Flamand c'était moche mais qu'il fallait l'apprendre.

Et dès le berceau, encore bien, car c'était ça ou le chômage assuré. On ne m'a pas dit qu'il existait des métiers manuels ou artistiques, on m'a seulement montré un horizon professionnel d'open spaces dans lequel il est vrai, il fallait parler néerlandais.

Pour me permettre d'y accéder un jour, très tôt, on m'a immergée dans la langue. Je me rappelle de séjours chez mes grands-parents paternels à Neder-Over- Heembeek, dans une maison aux meubles couverts de housses en plastique sur lesquels on trouvait des dentiers baignant dans un liquide trouble. Mes grands-parents ne me parlaient que néerlandais sur demande de mes parents. Je n'y comprenais rien, mais on m'assurait qu'à un moment donné ça rentrerait.

Ça n'est pas rentré.

Pour moi, la Flandre était un pays de betteraves sucrières et de personnes âgées qui faisaient du bruit en mangeant.

Y aller était une punition.

Lors de quelques hivers difficiles à situer sur la ligne du temps tant j'ai souhaité les oublier, nous partions en vacances à la mer du Nord. Je suppliais mes parents de me laisser à la maison, de ne plus m'emmener à Heist. La mer était grise, le sable était gris, le temps était gris. Nous marchions le long de la digue jusque Knokke (dans mon souvenir, ça prenait environ 8 ans) et ensuite nous rentrions nous sécher, les joues gercées, avec un début d'otite. Mais sans la moindre notion de néerlandais.

Et puis mes parents m'inscrivirent à des stages.

Il y eut ce module Néerlandais-Solfège dont la monitrice, une vieille dame bourrue à moustache, avait crié en roulant le « r » et en avalant le « g »: « Les gamines Leroy, vot' mère est là! » quand maman était venue nous rechercher le premier soir, familiarité dont nous fûmes ma soeur et moi extrêmement choquées. Etait-ce le mot « gamines » pour nous désigner, le « vot' mère » pour annoncer maman, allez savoir: il me reste peu de souvenirs de mon enfance mais cette scène-là, que j'ai vécue comme un comble de brutalité, je ne l'ai jamais oubliée.

Et puis il y eut les stages résidentiels.

Comme cette villégiature à Koksijde organisé pour les enfants du personnel de la SNCB, séjour durant lequel j'avais embrassé Raphaël qui le lendemain avait embrassé Els alors que j'étais déjà amoureuse de lui à m'en arracher les ongles. Cette trahison avait été douloureuse mais compréhensible : j'avais vu cette diablesse d'Els chanter Sensualité d'Axelle Red et, durant sa prestation, sa minceur athlétique flamande associée à une frange courte flamande qui dansait sur son front conférait à sa performance un érotisme flamand à peine soutenable.

Il y eut aussi cet autre stage à Loppem, dans un internat aussi spartiate que prestigieux (les princes Philippe et Laurent y avaient fait une partie de leur scolarité, ce qui nous était rappelé à intervalles réguliers).

La particularité de cette session qui, je pense, coûtait très cher à mes parents, était qu'elle proposait une immersion totale, 24h sur 24h, de gré ou de force, dans la langue de Vondel. Il y avait les cours, bien sûr, mais aussi les conversations in het nederlands alstublieft.

Des pions traquaient le moindre mot de français et distribuaient des « strafjes » aux coupables, punitions consistant à recopier sans fin : « Ik moet Nederlands spreken, Ik moet Nederlands spreken... ». Après deux strafjes, tu devais appeler tes parents pour leur révéler, en présence de la direction, que tu jetais leur argent par les fenêtres. Après trois, tu étais viré, excommunié et tes camarades te regardaient tirer, penaud, ta valise dans les graviers, hors de l'enceinte de l'école, loin de l'élite, à l'écart du prestige conféré aux lieux par les princes Philippe et Laurent.

Nos matons étaient vicieux -ils laissaient traîner leurs oreilles jusque dans les sanitaires. Nous l'étions aussi et avions développé des stratégies de survie assez sophistiquées : entre nous, nous parlions français avec un fort accent néerlandais tout en noyant nos phrases de « ge », de « je », de « en » et de quelques pronoms qui nous venaient facilement pour compléter l'illusion. Nos conversations allaient donc comme ceci : « Ik en heb gemarre van ce putijn de stage de merdje ». Les moniteurs n'y entendaient que du feu. Et nous, on oubliait deux minutes qu'on participait à une sorte de Das Experiment pour ados.

Des mes 5 à mes 22 ans, âge où j'ai quitté l'Université, j'ai suivi des cours de flamand. De mes 5 à 22 ans on m'a envoyée en Flandre pour m'assurer un avenir décent dans le monde de l'entreprise et de l'administration. Cet investissement ne serait jamais rentabilisé : mon métier n'impliquera que de m'exprimer en français.

Mais il y a quelques semaines je suis allée interviewer une Anversoise dans un café: nous dûmes, pour nous comprendre, nous parler en anglais et quand j'ai commandé mon coca, le serveur m'a demandé de répéter.

17 ans de tribulations de la famille Piper, de chansons de Clouseau, de « Ik ben François, ik ben dertien en ik kom uit Ecaussines », 17 ans de rejet du verbe, de temps primitifs... Pour ça.

Pour craindre de croiser un Flamand, pour m'excuser, la honte aux joues, de mon peu d'aptitude dans sa langue alors qu'il se décarcasse pour s'adresser à moi dans la mienne.

A ma décharge, on ne m'avait jamais dit que Malines était sublime à la nuit tombée, qu'il y avait des bars à Anvers où on passait le meilleur RnB de la planète et que peu de choses étaient aussi sexy que l'élocution un brin fragile d'un Flamand s'essayant au français. On prétendait que le Flamand c'était laid mais qu'on devait l'apprendre. On l'assénait comme si nous, Wallons, étions supérieurs, très chics, comme si les autres étaient des bouseux et que leur idiome n'était fait que de grognements, en toute logique. Alors j'ai certes étudié le Flamand mais il n'a pas pris, il n'est pas resté, il m'a quittée comme il quitte hélas tout ceux à qui l'on tente d'enseigner une langue sans d'abord les éduquer à en aimer les gens.

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